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Portrait de Lao Kim © Ville de Tours - F. Lafite

Commerce, Relations internationales

Portrait de Kim Lao

Dans le Vieux-Tours, Kim Lao tient, avec son mari Hach, le restaurant Mei Wei. Indissociable de sa sœur Jacinthe, gérante du Hong-Kong rue du Cygne, elle est arrivée du Cambodge à Tours il y a tout juste 50 ans. Texte : Benoît Piraudeau

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Les parfums d’une vie

« Mettez-vous sous la table, les bombes arrivent, disait ma grand-mère. Enfants, on ne comprenait pas. Pour nous, c’étaient juste des bruits bizarres », se souvient Kim. En 1970, la famille Ya vit à la campagne, au nord de Phnom Penh. Or, cette année-là, le renversement du prince Sihanouk, père de l’indépendance cambodgienne (1953), enfonçait le pays dans la guerre civile.

« Jusqu’au bout, raconte Kim, mon père commerçant pensait que tout allait s’arranger » et alors que les Khmers rouges « rééduquaient » la population dans le nord-est du pays, il prit la décision en 1973 d’envoyer sa fille aînée Pech, 16 ans, apprendre la langue de Molière à l’Institut de Touraine : « C’était connu, dit Kim, qu’à Tours, on parlait le français le plus correct, sans accent ».

De l’enfer au paradis

De retour chez elle l’été suivant, Pech en repart en août 1974 avec sa petite sœur Kim, 8 ans, scolarisée à l’Institution Saint-Martin. « Nous étions logées au Hameau Saint-Michel, un foyer de jeunes filles tenu par des religieuses. Sœur Anne s’est bien occupée de moi et en octobre, ma mère, mes autres sœurs et frères et un petit-cousin, sont arrivés. Mon père avait mis tout le monde dans le dernier vol. On espérait le retrouver aux grandes vacances, mais il nous a dit de ne plus bouger. Les professeurs, les gens riches, les gens cultivés étaient massacrés. Et puis, plus de nouvelles, plus de ressources pour payer l’école, le foyer… » Le récit s’interrompt. L’émotion étreint Kim.

En avril 1975, les troupes de Pol Pot ont pris la capitale, instaurant quatre ans durant un régime génocidaire (1,7 million de morts). Kim retrouve enfin sa jovialité naturelle à l’évocation d’« un homme providentiel, l’ancien maire de Fondettes, Jean Roux » dont l’ami Albert Joubert, collaborateur du maire de Tours, « lui a fait savoir notre détresse ». Peut-être pouvait-il aider ? Professeur de mathématiques dans les années 1950 au Laos et au Vietnam, Jean Roux le fut aussi au Cambodge, à l’École normale de Phnom Penh ; ancien élève du cours Simon, ce féru de théâtre y avait monté Les Fourberies de Scapin, et donné « avec sa femme professeure d’histoire-géographie, assure Kim, des cours particuliers aux enfants du Prince Sihanouk » francophile. Cette année scolaire 1957/1958 succédait surtout à la disparition accidentelle du frère de l’enseignant. Jean Roux s’était occupé de la famille du défunt, de sa belle-sœur et de ses deux enfants dont l’un était à naître. 20 ans plus tard, il se mettrait en tête de rendre possible ce qui ne pouvait l’être pour eux : retrouver un père. « Monsieur Roux a employé ses réseaux, lancé un appel dans la presse vietnamienne », dit Kim, et le miracle eut lieu en 1976. Ya Hiem Hao est « rapatrié ». « C’était beau », s’ensoleille Kim. Un an plus tard, c’est encore Jean Roux qui se porte garant auprès des banques « pour que l’on puisse ouvrir un restaurant, rue du Cygne en 1977 : le Hong-Kong. Toute la famille s’y est investie, on aidait tous les jours, même le week-end », confie celle qui avait vu sa mère désargentée « cultiver du soja dans la baignoire de notre appartement du Sanitas pour le vendre dans le Grand Passage ».

Le Soleil de Chine

Maîtrisant le français, Pech gère le Hong-Kong (aujourd’hui fermé) et acquérant la nationalité française, change de prénom. Le responsable du service des étrangers à la Préfecture lui propose « Jacinthe, comme la fille du président Valéry Giscard d’Estaing ». Pour elle, c’est avant tout cette « fleur qui n’existait pas chez nous et cela m’allait très bien », le mystère étant que celle-ci fasse écho au personnage de Hyacinthe dans Les Fourberies de Scapin, jeune fille perdue que retrouve son père à la fin de la pièce. Quant à Kim, elle reste Kim. On l’oriente vers la bureautique et le secrétariat, mais « rester assise toute la journée », très peu pour elle : « J’ai préféré travailler dans un salon de coiffure à Paris » ; elle s’y tiendra debout neuf ans durant, jusqu’en 1988.

Revenue « à la maison » pour raison de santé, elle se lance à son tour dans la restauration traditionnelle et inaugure, aux côtés de son mari Hach, Le Soleil de Chine en 1989 : « C’est la première table tourangelle à proposer le bobun, plat traditionnel vietnamien. » Son succès, comme celui du porc citronnelle-coco, était « un secret à ne donner à personne », soufflait sa mère en coulisse : « Long à préparer, sa réussite tient à l’ordre dans lequel sont ajoutées les épices aux autres ingrédients. »

La dernière scène

En 2006, le couple « migre » vers une salle plus modeste, rue de la Rôtisserie : le Mei Wei*. Kim y assure « la mise en scène » tandis que son acteur principal, Hach, joue des woks, la clientèle aux premières loges. Se faisant, il convoque la mémoire du grand-père de Kim. Quittant Canton pour « quelque part », il avait atterri au Cambodge et « survécu en tenant un petit restaurant de rue ». Au contraire de Jacinthe, Kim n’est jamais repartie sur ses traces : Tours reste le théâtre de ses premiers pas, « je ne m’y suis jamais sentie dépaysée, alors pourquoi je retournerais là-bas ? » Si, pour son mari, 70 ans, le rideau s’apprête à tomber, Kim ne peut encore quitter la scène. Ne trouvant personne pour le remplacer, elle songe à devenir « assistante-maternelle ou auxiliaire de vie pour personnes âgées, pour aider l’autre en tout cas ». Sonnant l’alerte, elle invite les « enfants » de son Vieux-Tours à passer non dessous, mais à table car les bobuns arrivent ! Du moins, c’est ce qu’aurait pu dire sa grand-mère si l’Histoire était pour toujours, comme un bol rempli d’une délicieuse soupe phô, l’affaire unique des gens heureux.

*trad. « délicieux »

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